vendredi 16 novembre 2012

L'empailleur




Amphitrite assise sur un dauphin. Atelier du sculpteur Eugène Legrain de 1880 à 1915. 5, rue Larrey, Ve ardt.


C'est en flânant, non dans Paris, mais sur un billet de l'excellent Fantelin, puis sur un autre du non moins remarquable JPD, que je remarquais sur un immeuble un étrange bric à brac décoratif. Le nom du propriétaire m'a mis sur la voie : Eugène Legrain.






Amphitrite assise sur un dauphin. Médaillon de Léon Cugniot. Escalier de l'Hôtel de la Païva, 23 avenue des Champs-Élysées, VIIIe ardt.


Alors que, pour subvenir aux besoins de son ménage, le jeune Jules Dalou exerçait la profession d'empailleur, ses amis sculpteurs, et en premier lieu Eugène Legrain, pestaient qu'il gâchât ainsi son talent. (Note de Musard)

(...)

Le dimanche, il rejoignait le plus souvent ses amis de l'École, Aube, Barrias, Delaplanche et Nathan — un sculpteur doué qui mourut avant trente ans ; — Legrain était parfois de la partie. On allait respirer l'air pur de Meudon, et l'on devisait gaiement et passionnément des choses de l'art. On y « blaguait » même très affectueusement l'"empailleur" et ses mains noircies par le savon arsenical. Il écoutait gaiment, et s'essayait à faire de la peinture, — de la mauvaise peinture, du reste. On tâchait de lui rendre confiance en soi. Tous ces jeunes artistes, insoucieux d'un concurrent dangereux, ne consentaient point à voir leur Art perdre les belles choses que Dalou devait y apporter. Il leur résistait, il ne voulait plus d'un métier qui ne nourrit pas son homme et où il n'avait jamais connu que la souffrance des rêves irréalisables ; mais leur amicale insistance n'était pas entièrement perdue. Dans le plus grand secret, Dalou tentait, une fois encore, de voir si vraiment, comme on le lui répétait, il était capable de produire une œuvre. S'il n'en était pas content il la détruirait, si elle lui paraissait avouable, il la montrerait. Et, dans une pauvre chambre d'une vieille maison de la rue Git-le-Cœur, il exécuta une statue de grandeur naturelle. Comme il n'en était pas trop mécontent, il la montra à M. Salard son ancien condisciple de la Petite École. Celui-là, étant architecte, représentait le public éclairé. M. Salard en fut enchanté et cette première expérience engagea Dalou à avouer sa statue et à demander à ses amis leur avis très net et très franc. Tout heureux de voir que leurs remontrances avaient porté leurs fruits, ils accoururent, trouvèrent la statue très intéressante et décidèrent qu'il fallait la mouler au plus tôt et risquer son envoi au Salon. Et il en fut fait ainsi. Mais c'était moins facile à faire qu'à dire, car, — et c'est là le terrible du métier de statuaire — la glaise et les armatures, les modèles, les moulages, les transports coûtent toujours fort cher. Par bonheur, l'ouvrier de Parzudaki avait pu mettre de côté les, fonds nécessaires pour offrir à l'artiste le prix du plâtre et du camionnage ; l'un des camarades se chargea d'effectuer le moulage. Et les voisins ne furent point médiocrement étonnés, lorsqu'ils virent descendre de chez « l'empailleur du troisième » - un locataire de plâtre dont ils ne soupçonnaient point l'existence ; l'escalier lui-même, qui n'était pas très vaste, ne le fut pas moins de voir qu'on pût l'y faire passer et les amis le furent plus que personne en constatant que la statue était arrivée intacte au rez-de-chaussée. 
Quant au propriélaire il fut tout heureux de constater que le plancher de sa masure avait pu supporter le poids de la statue de glaise, l'humidité des mouillages et les injures du plâtre. Satisfait de celle première expérience, il invita Dalou, soit à n'en plus tenter une semblable, soit à déguerpir au plus vite.

Cerf cerné par la meute, Bas relief en plâtre. Cette maison était l'atelier du sculpteur ornemaniste Eugène Legrain, qui participa à la décoration de l'hôtel de la Païva (25, avenue des Champs Elysées, VIIIe ardt.). Cette scène de chasse, coulée en bronze, se trouve dans cet hôtel comme décor de cheminée. Elle est signée par Henri-Alfred Jacquemart. 5 rue Larrey, Ve ardt.

La statue fut reçue au Salon et, de plus, installée en bonne place et Dalou put voir, bien des fois, les visiteurs avisés, s'arrêtant devant son œuvre et les entendre dire ce : « Tiens ! de qui donc est-ce ça ? » qui est le plus encourageant des succès et le plus désirable aussi. Dalou n'avait pas été chercher son sujet bien loin, il l'avait trouvé à deux pas de chez lui, n'importe quel jour, sur le bord de la Seine. Le livret portait cette inoffensive mention « Le Bain ». C'était, tout simplement, un gamin d'une quinzaine d'années, qui, au sortir de l'eau, assis nu, sur une pierre, remettait sa chaussette. A la façon dont était allongée la jambe droite et arc-boutée la jambe gauche, à l'effort que faisaient les bras pour forcer l'entrée de cette malheureuse chaussette, on voyait combien ils avaient de peine à y faire entrer son pied encore mouillé. A part la chaussette, objet inconnu des grecs et des romains, et un soulier, posé sur le sol en attendant son tour d'être chaussé, la composition était d'un poncif, d'un « pompier », d'un « concours d'École » à réjouir l'excellent Lemaire et le très vénérable Jouffroy ... seulement — et là était le gros seulement — c'était pris dans la vie et c'était vivant.
Les grands critiques n'en parlèrent pas ou se contentèrent de la mentionner sans commentaire, mais elle eut les honneurs de la caricature avec cette légende pas bien méchante, parodie d'une chanson de Dejazet : « Le premier bas (au lieu de pas) se met (au lieu de fait) sans qu'on y pense ». Le succès n'était assurément pas de ceux qui éveillent des espérances de gloire ; il était déjà certes de ceux qui peuvent ranimer les courages défaillants. Mais Dalou, en revoyant sa statue au Palais des Champs-Elysées, en avait aperçu tous les défauts ; il avait constaté l'insuffisance de son savoir et, plus que jamais, il s'acharna à demeurer un ouvrier et à ne plus faire de l'Art que pour son plaisir personnel.


Élément de la porte de l'Hôtel de la Païva. Bronze d'Eugène Legrain. 25 avenue des Champs-Élysées, VIIIe ardt.

Ses jeunes confrères avaient la résignation moins facile. Un beau jour, l'un d'eux, Legrain, débarqua rue Git-le-Cœur et, mu par une amitié qui datait du temps déjà lointain de la Petite-École, il tint, avec la franchise bourrue qui était dans sa manière habituelle, un discours à peu près ainsi conçu :
« Il me semble que tu as assez fait ton métier d'empailleur. Ça ne peut pas durer toujours. Ça finit par devenir bête. Quand on a ce que tu as dans le ventre, on ne lâche pas la sculpture. Tu sais que je travaille en ce moment, à force, aux ornements d'un hôtel qu'on construit dans l'avenue des Champs-Élysées. La propriétaire est une certaine marquise de Païva, qui sort on ne sait d'où, — ce qui ne nous regarde pas, — mais qui a la prétention de se faire construire une merveille d'art et qui a, pour y arriver, des millions à remuer à la pelle — ce qui commence à nous regarder - — attendu que dans son hôtel elle veut une masse énorme de sculpture et de bonne sculpture et faite pour elle seule. Manguin qui est l'architecte de la chose m'a pris en amitié, et m'a conté ses peines ; les sculpteurs arrivés lui demandent des prix fous, il a tâté de plusieurs, tels Cavelier et Allasseur qui lui ont fourni des esquisses ridicules. Je lai consolé en lui disant que j'avais sous la main toute une bande de jeunes, capable de faire infiniment mieux, sans lui coûter, à beaucoup près, aussi cher. Je lui ai déjà indiqué Barrias, qui fait une statue de Virgile, Aubé qui en fait une de Dante, et Cugniot [sic] une de Pétrarque : soit trois marbres pour les niches de l'escalier. Et quel escalier ! un bloc d'onyx ! — Tu le vois, toute la bande est de la fête et il faut que tu aies aussi ta part du gâteau. Puisque tu n'as pas d'atelier tu peux commencer par une petite chose. Il y ajustement, dans la bibliothèque, deux portes superbes en bois noir, moulurées en vue de recevoir des plaquettes de bronze. Voici les mesures des plaquettes : hauteur soixante centimètres, largeur vingt.
« Elles doivent représenter les Arts ; fais, à ton choix, la Peinture, l'Architecture, la Sculpture ou la Musique, en te souvenant que Manguin est l'homme du style Renaissance et que Cellini, Jean Goujon, Germain Pilon et Bernard Palissy sont ses dieux. Tu ne risques rien à essayer. Dans quelques jours je t'amènerai Manguin et, que tu le veuilles ou non, il faudra bien sacrebleu ! que je te sorte de ton joli métier d'empailleur. »

Élément de la porte de l'Hôtel de la Païva. Bronze d'Eugène Legrain. 25 avenue des Champs-Élysées, VIIIe ardt.


Au jour dit, Manguin, accompagné de Legrain, arrivait rue Git-le-Cœur. L'aspect du lieu lui inspira de prime abord une certaine défiance de l'artiste qui se trouvait réduit à travailler là. Mais quand Dalou,de ce geste inquiet, qu'il conserva de tout temps chaque fois qu'il découvrait un de ses travaux en cours, eut dévoilé son petit bas-relief, Manguin, homme froid et peu complimenteur, poussa un cri d'admiration. Legrain, qui ne l'avait jamais vu dans un tel état, en fut ébaubi. Bien entendu le petit bas-relief fut accepté et les trois autres commandés sur l'heure.
Et, à l'improviste, Mauguin prononça cette phrase :
« Auriez-vous besoin d'argent ? »
Manguin offrait de l'argent ! Ça ne s'était jamais vu. Legrain ne le reconnaissait plus. Il le regardait avec des yeux ronds.
— Cela ne fait jamais de mal, fit Dalou.
Alors, Manguin sortit de son gousset dix louis et les posa sur la table qui, au cours de sa vie, déjà bien longue, n'en avait probablement jamais porté autant à la fois. Dalou les considérait d'un air digne. Legrain, interloqué, se cramponnait à la muraille.
Et c'est ainsi que Dalou renaquit à l'espoir, reprit confiance en son avenir, revint à cet art qui fut tout à la fois et le tourment et la joie de sa vie et où il s'illustra par des œuvres qui resteront au premier rang des productions de la statuaire au XIXe siècle.
L'honneur de cette résurrection à laquelle la France doit l'un de ses grands artistes, appartient en propre, à l'amitié de Legrain et, quelles qu'aient été les circonstances qui ont pu rompre cette amitié, et d'où que soient venus, soit les torts, soit les malentendus, Dalou, chez qui l'idée de justice dominait toutes les autres, serait le premier à convenir qu'il était simplement et nécessairement juste que cela fût dit ici même.
Dalou, sa vie et son oeuvre / Maurice Dreyfous, Paris, 1903

La Parisienne curieuse suit Dalou à Paris



Petit supplément de 2016




Angelots musiciens. Atelier du sculpteur Eugène Legrain de 1880 à 1915. 5, rue Larrey, Ve ardt.



D'autres sculptures décoratives sont visibles sur les murs de l'atelier d'Eugène Legrain. Elles représentent des enfants musiciens dans un style qui évoque la Renaissance. Vu le nombre de chantiers sur lesquels avait travaillé Eugène Legrain qui avait aussi été directeur technique de l'atelier de moulage du Musée du Louvre, seul un coup de chance pouvait nous apporter un éclairage sur ce travail.

La chance sourit aux blogueurs qui picorent au hasard dans les vieux livres, car l'un d'eux contenait cette image :


Éléments décoratifs de l'attique des fenêtres de la cour Louis XIV (cour centrale) de l'Hôtel de ville de Paris. Dessins de Théodore Ballu



 
Lucarne de la cour du centre. Dessin tiré de Le nouvel hôtel de ville de Paris, 1872-1900, par Marius Vachon, 1900






Lucarne de la cour du centre. Hôtel de ville de Paris, IVe ardt.
 


 
Une des lucarnes de la cour du centre. Hôtel de ville de Paris, IVe ardt. Dessin de Théodore Ballu, sculptures d'Eugène Legrain.





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